Légendes du Pays des Collines: La bête à sept têtes.

La bête à sept têtes.

Il était une fois une famille qui se composait du père, de la mère, d’un garçon et d’une fille. La mère vint à mourir et le père s’occupa de ses enfants et il leur fit la recommandation suivante :

  • Nous avons ici quatre moutons. Si jamais, il m’arrive un malheur, vous devez les wardèr (garder) comme souvenir.

Quand le père mourut, le frère et la sœur restèrent ensemble dans une humble maisonnette. Le garçon sortait tous les jours leurs quatre moutons et les menait pasteurèr (pâturer) le long des chemins, sur les talus.
Un jour, un homme vint à passer par là. Il tenait en laisse trois grands chiens. Il remarqua le petit berger et il lui dit :

  • Mon Dieu, m’garchon (mon garçon), vous avez là quatre moutons qui sont bien maigres.
  • Ah wâ, no monpére (notre père) a toujours dit que nous devions les garder en souvenir.
  • Eh bien, ascoutèz (écoutez) m’garchon, j’ai une bonne prairie et je vais pouvoir les nourrir convenablement. J’ai ici trois beaux chiens. Je te propose de les cangî (échanger) pour tes moutons. Ces trois chiens feront ton bonheur.
  • Ah non, Mossieu, je ne peux pas cangî nos moutons parce que nous devons les wardèr comme souvenir de nos parés (nos parents).

Mais l’homme insistait tellement et il répétait toujours :

  • Cela fera ton bonheur, cela fera ton bonheur, que finalement le garçon oublia sa promesse.
  • On va cangî !

Il reçut donc les trois chiens en échange de ses quatre moutons et il s’en retourna à la maison.
Tout à coup, l’homme qui avait échangé les chiens accourut :

  • Eh m’garchon, eh m’garchon, j’ai oublié de te donner l’eusclufète (le sifflet). Tes chiens pourront être n’importe où, au premier coup du sifflet, ils seront près de toi !
  • Ah, c’est bien ! Merci Mossieu.

Chafé qu’il arriva à la maisonnette et sa sœur lui demanda où il avait laissé leurs moutons.

  • Qu’as-tu fait de nos quatre moutons ?
  • Eh bî (bien), je les ai cangî pour ces trois beaux chiens.
  • Mais tu sais bien que no monpére avait toujours dit qu’il fallait les wardèr comme souvenir.
  • Oui, je sais ; mais le Mossieu, il adit que cela ferait notre bonheur.

Enfin, il fallait bien que la vie continue, mais la sœur beurteunait (rouspétait) toujours pour ces quatre moutons. Du matin au soir, elle reprochait à son frère d’avoir rompu la promesse faite au monpére. Elle l’embêta tellement qu’il prit la décision de partir avec ses trois chiens.
Il partit à l’aventure. Il voyageait déjà depuis deux jours et il ne voyait que des arbres, des bois, des pasteures (prairies).

Les chiens commençaient à avoir faim, lui aussi d’ailleurs, mais il s’en faisait une raison. Enfin, il aperçut au loin une construction, une sorte de château. Il pressa le pas et arrivé à la porte, il frappa plusieurs fois, mais personne ne vint ouvrir. Ses chiens avaient tellement faim qu’il craignait d’être strannè (dévoré). Il poussa la porte, elle n’était pas fermée à clé et il se retrouva dans une grande pièce, une sorte de salon ou de salle à manger, enfin dans ce temps-là je ne sais comment on appelait cela ! La table était mise èt cha sétout (ça sentait) bon ! Il y avait de tout ce qu’on peut avoir envuie de manger et personne ne venait ! Ne sachant plus attendre, il donna à manger à ses chiens et il fit honneur à la table providentielle, il ne se priva de rien. Comme il ne voyait personne, il se hasarda à faire un tour au château et ne trouva rien ! C’était bien étrange, mais enfin il profita de la situation.
Il se mit à penser à sa sœur :

  • Elle a été bien méchante avec moi, mais elle est là-bas bien malheureuse et ici, il y tant de bonnes choses. Je vais faire en sorte qu’elle ait sa part.

Il appela Passepartout. Ah ! oui, j’avais oublié de vous dire que ses chiens s’appelaient Passepartout, Brisefer et Vacommelevent. Il dit donc à Passepartout :

  • Va porter cette lettre à ma sœur.

Passepartout, ça passe partout, à travers les haies, les bois, les murs, les rivières. En un clin d’œil, il était chez sa sœur !
Elle avait peur et ne savait pas se décider. Quand Passepartout vit que cela traînait, il lui tapa sa tête entre les jambes et le voilà parti ramenant la sœur au frère.
Ils étaient contents de es revoir !

  • Tu as été méchante avec moi, mais j’ai bon cœur. Là-bas, tu étais malheureuse et privée de tout. Ici, nous partagerons toutes ces bonnes choses.

Mais certains jours, il manquait de la viande, parfois, il n’y avait plus que des pommes de terre ou un peu de pain. La situation se dégradait.

  • Bah ! dit le frère, il y a là un fusil de chasse. Je vais aller faire un tour et je ramènerai du gibier.

Il partit laissant sa sœur seule au château
Pendant son absence, un géant se présenta au château. Il était habillé comme un seigneur et il interpella la jeune fille :

  • Tout ce qu’il y a ici, c’est à moi, mais si tu veux faire mourir ton frère tout cela sera à toi !
  • Ah non ! Je ne peux faire cela.

Quand le frère revint, la table était bien achalandée. Les plats fleuraient bon dissimulant l’odeur du pouson (poison).
De suite, il prit une cuiller pour goûter le bouillon, mais Brisefer sauta sur son bras et la renversa ! Il reprit une cuiller et Brisefer répéta son geste. Il essaya une troisième fois et la réaction du chien fut la même !
Il attrapa une souris et il lui fit goûter un morceau de pain qu’il avait trempé dans la soupe. La pauvre n’eut plus la force de s’enfuir, elle mourut empoisonnée !

  • Ah ! Tu as voulu m’empoisonner, chipie. A ton tour, c’est ta mort

qu’il cria à sa sœur ; il prit son couteau et il l’envoya dans l’autre monde.

  • Je ne demeure pas ici tout seul, je m’en vas entreprendre un voyage d’expiation qui durera un an et un jour.

Il siffla ses chiens et le voilà reparti à l’aventure.
Il arriva dans un pays étrange, où c’était la coutume que les filles tiraient au sort. Tout le monde brayait (pleurait).

  • Mais pourquoi tous ces gens brayent-ils ?
  • Une bête à sept têtes a son repaire dans la forêt, là-bas. C’est terrible, chaque année, la bête exige un sacrifice humain, une jeune vierge doit lui être présentée, sinon, elle dévastera la région. On tire au sort pour désigner la pauvre victime.
  • Où est le palais du Roi ?
  • Là-bas, sur la collines.

Le trimard (trimardeur, vagabond) aux trois chiens s’en alla au château royal et s’enquit :

  • Pourquoi tous les gens brayent-ils ?

Le Roi répondit :

  • C’est ma fille qui a pris le mauvais numéro. Demain, elle devra aller se faire étrangler par la bête à sept têtes, c’est pour cela que tous mes sujets brayent. Si quelqu’un pouvait la sauver, je lui donnerais la main de la princesse.
  • Eh bien ! Si vous le permettez, je peux essayer de sauver votre fille. Je voudrais lui parler.

On alla quérir la princesse. Elle était tout en pleurs. Elle brayait, elle brayait, hoquetait sans pouvoir s’arrêter.

  • Il ne faut pas braire princesse, pour vous je risquerai ma vie et celle de mes trois chiens.
  • Je ne veux pas votre mort, Monsieur, ni celle de vos trois chiens. J’ai pris un mauvais numéro, je sais que je dois mourir demain.
  • Pour vous, je suis prêt à tout sacrifier. Venez me montrer le repaire de cette fameuse bête à sept têtes.
  • Vu que vous l’exigez, je vous accompagne.

Les voilà partis pour une drôle de chasse et ils pénétrèrent dans la forêt !

  • C’est là-bas,

dit la princesse qui n’osait plus avancer.
La bête qui sentait la chair fraîche se mit à beurlèr (gueuler).
C’était une bête affreuse, un véritable monstre. Je ne l’ai pas vu, mais on me l’a raconté ! A la vue de cet homme et de ses trois chiens, elle beurla tellement fort que les arbres craquèrent. C’était terrible.

  • Princesse, retirez-vous, mettez-vous à l’abri. Je viendrai vous reprendre tantôt.

Chafé qu’il s’approcha prudemment avec ses trois chiens. Plus il avançait plus la bête beurlait. Il devait faire attention aux arbres qui s’abattaient. Il put déjouer tous les dangers et il arriva à portée de la bête. Il s’arrêta alors et il lança ses chiens :

  • Brisefer, Passepartout, Vacommelevent, à l’attaque !

Les chiens sautèrent sur la bête, l’agrippèrent par les cous, déchirant la chair de leurs longues et puissantes canines. Ils parvinrent chacun à abattre deux têtes.

  • Allez Brisefer ! A toi la dernière.

Brisefer s’acquitta promptement de sa mission. La fameuse bête à sept têtes n’avait donc pas résisté aux terribles chiens du trimard.
Avant de ramener la princesse à son Roi de père, il prit son couteau, coupa les sept langues et les mit dans son mouchoir.

Le Roi, tout heureux, déclara :

  • Je n’ai pas oublié ma promesse. Tu as sauvé ma fille, je te donne sa main. Tu pourras l’épouser dès demain.
  • J’accepte volontiers, mais il faudra attendre un an et un jour car je suis tenu par un engagement et je dois continuer mon voyage.
  • Cela ne fait rien, quand tu reviendras, la princesse sera à toi et à personne d’autre.

Le voilà donc parti. Je ne sais où, je ne l’ai pas suivi !
Un an et un jour plus tard, il se représenta au village. Il était exact au rendez-vous. Tout le monde cantait (chantait) et riait. Il entra dans une auberge et il demanda la raison de cette joie collective.

  • C’est la fille du Roi qui se marie.
  • Avec qui ?
  • Avec celui qui nous a débarrassés de la bête à sept têtes.

Il avait donc un concurrent ! Le Roi n’avait pas tenu sa promesse. Il fit semblant de demander où se trouvait le château et il s’enquit :

  • Comment se fait-il que tout le monde cante aujourd’hui ?
  • Notre princesse se marie avec celui qui a tué la bête à sept têtes. Il nous a ramené les têtes, c’est donc lui l’heureux élu.
  • C’est très bien, mais avez-vous visité les sept têtes ?
  • Ah ! Non et pourquoi ?
  • Où sont les sept langues ?

Le Roi fut bien étonné, il manquait les langues dans les sept têtes ! Et l’usurpateur commençait à avour dou bré où s’maronne (à avoir la trouille). Le trimard aux trois chiens prit son mouchoir et moustra (montra) les sept langues ! Cela devait sentir bon depuis le temps !

  • Voilà celui qui a sauvé notre fille et qui nous a débarrassés du monstre. Je te donne ma fille et qu’on occisse le tricheur !

On organisa une nouvelle noce èt mi quand j’ai vu que cha n’astout ni mi qui allout maryî l’fille du Rou, j’ai pris mes gambes de beurre èt mes solès d’papyî èt je sû bî vite eurveunu à l’Lzîles, su l’tcheûe d’no tchî pou vos racontèr ceul belle histoûre (et moi quand j’ai vu que ce n’était pas moi qui allait marier la fille du roi, j’ai pris mes jambes de beurre et mes souliers de papier et je suis vite revenu à Ellezelles, sur la queue de notre chien pour vous raconter cette belle histoire).

Source : René Desprets dit Renè dou Bitte, hameau de la Rigaudrye à Ellezelles.

Prochaine légende: Padzeûr les haies èt les buissons !